Récoltes
Les producteurs de fruits résistent face à la crise du coronavirus

Marie-Cécile Seigle-Buyat
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Entre aléas climatiques et problématiques de main-d’oeuvre, de nombreux producteurs de fruits ont connu des semaines agitées. La crise du coronavirus est venue compliquer encore leur quotidien alors même que les récoltes allaient démarrer.

Les producteurs de fruits résistent face à la crise du coronavirus
Les productions d’abricots ont été touchées par le gel. Certains arboriculteurs ont perdu jusqu’à 50 % de leurs récoltes.

Au coeur du printemps, les récoltes de fraises et de cerises sont sur le point de s’achever. Depuis quelques jours, elles sont suivies par les récoltes d’abricots qui précèderont les récoltes de pêches au début de l’été. « Par rapport à l’année 2019, nous avons sur la plupart des productions environ dix jours d’avance. On peut d’ores et déjà faire un premier bilan pour la cerise : malgré les épisodes de gel début avril, la récolte 2020 devrait être bonne », explique Grégory Chardon, président de la FDSEA de la Drôme et de la section arboriculture de la FRSEA Auvergne-Rhône-Alpes.
D’après Agreste, le service de la statistique et de la prospective du ministère de l’Agriculture, la récolte de cerises en France devrait atteindre 36 800 tonnes cette année dont 29 100 tonnes pour la cerise de bouche et 7 700 tonnes pour la cerise d’industrie. Un chiffre supérieur au bilan de l’année 2019 qui avait vu la production bondir de 11 % par rapport à 2018, la plus faible de ces six dernières années. En 2020, la production de cerises devrait donc flirter avec la moyenne quinquennale, ce qui n’était plus arrivé depuis 2017. En région Auvergne-Rhône-Alpes, la production de cerises devrait augmenter de 9 % cette année, soit 5 % au-dessus de la moyenne quinquennale. Dans la vallée du Rhône en particulier, la production s’annonce, à ce stade, plus importante qu’en 2019, une année marquée par de nombreux aléas climatiques.

Récoltes en demi-teinte en abricots

« Les productions qui ont subi le plus de pertes à cause du gel, ce sont les abricots. Dans la Drôme, certains producteurs ont été durement touchés et ont perdu jusqu’à 50 % de leurs récoltes. Nous avons déploré des problèmes de qualité en début de campagne et les volumes de récoltes devraient être moyens », déplore Régis Aubenas, vice-président d’Interfel (interprofession fruits et légumes frais) Auvergne-Rhône-Alpes et membre de la section fruits à la chambre d’agriculture de la Drôme. Souvent confrontés à ces aléas climatiques, les producteurs ont cette année dû composer avec la crise du coronavirus et la fermeture des frontières qui les a privés de main-d’oeuvre au moment où ils en avaient le plus besoin. « Nous avons été contraints de nous réorganiser et de composer avec l’absence des saisonniers étrangers habituels. Le recrutement local nous permet de compléter nos équipes, mais rien ne peut remplacer les saisonniers étrangers qui représentent une main-d’oeuvre qualifiée et habituée des récoltes qui n’a pas besoin d’être formée », explique Régis Aubenas.

La récolte de cerises en France devrait atteindre 36 800 tonnes cette année. En Auvergne-Rhône-Alpes, la production devrait augmenter de 9 % par rapport à 2019, soit 5 % au-dessus de la moyenne quinquennale.

Les travailleurs agricoles européens autorisés en France

Pour répondre à l’inquiétude des producteurs, le Premier ministre, Édouard Philippe, a annoncé la semaine dernière que les travailleurs saisonniers ressortissants ou résidents d’un pays membre de l’Espace économique européen (EEE) seront désormais admis à travailler en France. Ils devront justifier d’une attestation de déplacement international dérogatoire délivrée par l’employeur accompagnée d’une déclaration préalable à l’embauche, d’un accusé de réception du titre emploi simplifié agricole (Tesa) ou du contrat de travail. « De nombreux salariés français en situation de chômage partiel nous avaient contactés pour venir faire les récoltes. Mais petit à petit, ils reprennent tous leur activité et se désengagent, ce qui nous pose problème pour constituer nos équipes. Cette décision d’autoriser la venue des travailleurs européens est logique car un travailleur venu d’un pays frontalier ne représente pas une plus grande menace qu’un travailleur français qui traverserait tout le pays », réagit Katia Sabatier-Jeune, présidente de la coopérative Lorifruit basée à Loriol-sur-Drôme. « La plupart des productions qui sont certifiées IFS (International Food Standard) et HVE (Haute-Valeur Environnementale) ont déjà intégré depuis longtemps un protocole sanitaire stricte qu’il s’agit aujourd’hui de compléter par des gels et des masques. De notre côté, nous avons aussi fait le choix d’héberger nos salariés agricoles. Cela représente une préoccupation supplémentaire mais nous nous adapterons. Notre inquiétude, c’est surtout si un cas venait à se déclarer sur notre exploitation car cela nous obligerait à arrêter le travail et à tester tous nos salariés. Or pendant ce temps-là, les fruits continuent de mûrir… »

 Drosophila suzukii
Après que les larves de la Drosophila suzukii ont éclos, elles se développent à l’intérieur du fruit qui devient rapidement mou et impropre à la consommation.

Drosophila suzukii

Arrivée en France en 2010, la Drosophila suzukii est une mouche originaire d’Asie du Sud-Est qui s’attaque aux petits fruits comme la cerise, la framboise, la fraise, la myrtille ou encore la prune. La femelle Drosophila suzukii s’attaque aux fruits frais et mûrs, dans lesquels elle a l’habitude de pondre ses oeufs directement sous la peau du fruit. Une fois que les larves ont éclos, elles se développent à l’intérieur du fruit qui devient rapidement mou et impropre à la consommation. Pour lutter contre cet insecte ravageur aujourd’hui présent sur l’ensemble du territoire français, les producteurs s’en remettent à des filets protecteurs, à des pièges à vinaigre mais surtout à des produits phytosanitaires qui ont fait preuve d’efficacité.

Aucune solution alternative

Avec l’arrêt du Diméthoate en 2016, les arboriculteurs ont été contraints de se tourner vers plusieurs matières actives soumises à dérogation d’utilisation comme l’insecticide Imidan. « La substance active de l’Imidan vient d’être condamnée par la Commission européenne pour prévenir tout risque d’ingestion de résidus présents dans le fruit. Le problème, c’est qu’aucune solution alternative n’a été proposée aux producteurs », explique Édith Bruneau, chargée de mission à la FRSEA Auvergne-Rhône-Alpes.
Pour prévenir un relâchement dans la lutte contre la Drosophila suzukii, le syndicat agricole majoritaire demande aujourd’hui la reconduction de la dérogation d’utilisation de l’Imidan pour une durée de 120 jours et la possibilité de deux interventions au lieu d’une actuellement. « L’obtention de cette dérogation complète revêt un caractère d’autant plus impérieux pour notre production régionale que les conditions humides et la forte pression de la Drosophila suzukii, avérée par les relevés de nos réseaux de pièges, laissent présager une situation non maîtrisée sur ce sujet et donc un abandon de récolte conséquent », rappelle le syndicat régional des exploitants agricoles. Face au refus qui se profile, la FRSEA Auvergne-Rhône-Alpes en appelle désormais à Pascal Mailhos, préfet de Région, pour relayer cette inquiétude auprès du ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume.

Pierre Garcia

Un marché plutôt français 

Difficile encore de donner un positionnement de marché car la saison de la fraise, de la cerise ou de l’abricot ne fait que démarrer, concède Katia Sabatier-Jeune, présidente de la coopérative Lorifruit. « Aujourd’hui, nous avons globalement des produits de qualité mais on manque de volume pour les envoyer à l’export, donc le marché que l’on vise est plutôt français. En Europe, ce sont surtout les Italiens et les Espagnols qui ont récupéré le marché à l’export grâce à des coûts de production plus bas que les nôtres. Nous espérons que les consommateurs vont comprendre que nos coûts de revient sont supérieurs aux années précédentes et accepter de payer plus cher pour consommer français », indique-t-elle. Pour Régis Aubenas, président d’Interfel Auvergne-Rhône-Alpes, la crise sanitaire n’a pas eu de véritable impact sur les cours et la mise en marché. « Le fait que les marchés européens se ferment nous oblige à nous recentrer sur le marché français, mais un gros travail a été mené avec les distributeurs pour bien positionner les produits. » En ce qui concerne la pomme, les « sorties » sont bonnes et « les cours soutenus ». En cerise et en abricot, « malgré des problèmes de qualité en début de campagne, nous nous en sortons assez bien même si nous attendons encore la commercialisation pour faire le bilan. La fraise devrait faire une campagne correcte avec de bonnes sorties. Si l’on considère qu’elle sera l’étalon de la campagne d’été, nous pouvons être plutôt optimistes. »