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Les phénix condrieu et côte-rôtie

Marie-Cécile Seigle-Buyat
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Cette année, les appellations condrieu et côte-rôtie fêtent leurs 80 ans. Aujourd’hui de notoriété mondiale, elles ont pourtant failli disparaitre. C’était sans compter sur la volonté de vignerons passionnés.

Les phénix condrieu et côte-rôtie
Crédit : Cote rotie-Condrieu

Quatre-vingts ans après leur création, on ne présente plus les appellations côte-rôtie et condrieu. Et pour cause depuis 1940, ces deux côtes-du-rhône septentrionales ont su gagner leurs lettres de noblesse. En effet, partout en France et dans le monde, on connaît ces vins qui subliment la syrah et le viognier. « Dans le Nord du Rhône, le profil des viogniers n’a rien à voir avec ceux du Sud. Denis Dubourdieu disait qu’un cépage produit à l’extrême limite de sa latitude s’exprime toujours mieux. Ici, ils ont la capacité de refléter le terroir qui change selon que l’on se trouve sur les villages du Sud ou du Nord de l’appellation. On le constate surtout dans les millésimes chauds, certains sols parviennent à favoriser la salinité ou les amers. J’aime condrieu, l’équilibre est superbe lorsque l’exubérance est maîtrisée. Il faut aller au-delà du cépage aromatique pour comprendre la capacité de vieillissement des grands terroirs de condrieu […] C’est la même histoire pour les vins de côte-rôtie. Suivant où l’on se trouve, les expressions sont très diverses. Comme pour sa voisine, il y a une partie nord et une partie sud et chacune donne des expressions différentes. Il est important de goûter la diversité des sols au-delà de la diversité des styles de vinification : vendange entière, fûts neufs, grands contenants... », souligne Olivier Poussier, meilleur sommelier du monde en 2000.

Des vignerons déterminés

Une notoriété hors norme pourtant, ces deux appellations ont failli disparaître. Le vin ne faisait alors pas encore la réputation de la vallée du Rhône battue en brèche par l’arboriculture. Pendant longtemps, les fruits des vergers de la plaine furent plus rentables. « Ce qu’il y a de meilleur, c’est l’abricot d’Ampuis », disait Paul Bocuse. « Dans les années 1970, il restait à peine une dizaine d’hectares de viognier dans le secteur et le cépage était voué à disparaître. La viticulture avait souffert du phylloxera, du gel en 1956 et des deux guerres mondiales. La France avait perdu des surfaces en vignes », explique Christophe Pichon, président de l’appellation condrieu. En côte-rôtie, le bilan est le même. Pourtant, dans les années 1970, une poignée de vignerons feront renaître les coteaux sur les anciennes terrasses oubliées et tel un phénix, le vignoble reprendra possession de son terroir, produisant deux des plus exceptionnels vins de France.
Et quatre-vingts ans après la création des deux appellations qui s’étendent aujourd’hui sur 203 ha (226 ha plantés) en condrieu et sur 323 ha (330 ha plantés) en côte-rôtie, la détermination des vignerons qui produisent chaque année ces rouges et ces blancs d’exception est intacte. « Je suis tombé amoureux du viognier, ce fut mon premier amour avant de rencontrer ma femme. Je vis ce métier comme une passion. Il a beaucoup de tempérament, il faut l’assagir pour laisser s’exprimer le sol. Le tournant sera marqué par cette jeune génération qui produit des vins plus légers, pour répondre à une clientèle tout aussi jeune et adepte de cette légèreté », souligne Christophe Pichon. Et la jeune génération, incarnée notamment en côtes-rôties par le coprésident, Mickaël Gerin est prête à relever ce défi. « Ces appellations sont inscrites dans notre corps et nous prends à coeur. Nous sommes fiers de poursuivre le travail initié par nos anciens qui a permis l’émergence de magnifiques appellations et nous sommes fiers de continuer à la faire briller. C’est très excitant car nous avons devant nous un avenir radieux, nous avons encore de très belles choses à faire pour transmettre ces savoir-faire et ces valeurs. À nous de tout en mettre en oeuvre pour y parvenir. » Dans tous les cas, le quatre-vingtième millésime devrait faire honneur à la réputation. Les deux présidents l’affirment, avec prudence tout de même car tant que la vendanges n’est pas rentrée… : « tous les feux sont au vert. »