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FDSEA

La colère des ceps

Tracteurs, ceps arrachés et slogans percutants : ce mercredi 17 décembre, la colère viticole est montée d’un cran devant la sous-préfecture de Villefranche-sur-Saône. À l’appel de la FDSEA du Rhône et des Jeunes Agriculteurs, les viticulteurs ont voulu frapper fort pour alerter l’État sur l’urgence de la situation. Au-delà de la viticulture, c’est toute l’agriculture rhodanienne qui dénonce l’asphyxie administrative, les impasses techniques et l’absence de réponses concrètes.

Par Rémi Morvan
La colère des ceps
RM/IAR
Sur les remorques, des ceps de vigne arrachés, témoins silencieux d’une viticulture en souffrance.

Ce sont des viticulteurs à bout de souffle qui se sont présentés devant le bâtiment préfectoral caladois. Le 17 décembre dernier, peu avant 11 heures, les premiers tracteurs ont fait leur entrée sur le bitume de la rue de la République. Sur les remorques, des ceps de vigne arrachés, témoins silencieux d’une viticulture en souffrance. Devant la sous-préfecture de Villefranche-sur-Saône, les manifestants installent des stands estampillés « Jeunes Agriculteurs », tandis que les slogans peints à la bombe verte donnent le ton : « La viti crève, pas notre colère », « La viticulture s’éteint », ou encore « J’ai pas d’avenir dans les vignes ».

L’ambiance est déterminée mais maîtrisée. Pas de pneus, pas de feu, conformément aux consignes syndicales. Le message se veut clair : frapper les esprits sans déraper. En déposant symboliquement ces ceps devant les grilles de l’État, les viticulteurs veulent montrer ce qu’ils vivent au quotidien : des exploitations qui s’érodent, des surfaces abandonnées, et un découragement qui gagne du terrain.

Une table ronde sous tension

En milieu de matinée, une délégation FDSEA – JA est reçue au sein de la sous-préfecture. Autour de la table : Jean-Marc Galland, sous-préfet de Villefranche-sur-Saône et son équipe, Nicolas Rougier, directeur adjoint de la DDT du Rhône, accompagné de représentants de la DDPP. Les échanges sont nombreux, parfois techniques, toujours francs. Comme annoncé, la viticulture est au cœur des discussions, mais les débats débordent peu à peu sur d’autres filières. Un point commun émerge très vite : la lourdeur administrative, vécue comme un véritable fléau. Les syndicats dénoncent l’empilement de normes, la pression des contrôles et une paperasse jugée déconnectée des réalités de terrain. Leur message est limpide : laisser les agriculteurs travailler et redonner de l’oxygène aux exploitations.

Administratif, contrôles, normes : un ras-le-bol généralisé

Les représentants professionnels demandent un assouplissement clair du cadre réglementaire, notamment sur l’entretien des vignes et le brûlage des ceps, jugé indispensable sur le plan sanitaire. Ils pointent également les formalités douanières qui freinent la commercialisation et pèsent lourdement sur les trésoreries.

Autre sujet sensible : les produits phytosanitaires. Les impasses techniques s’accumulent, en particulier autour du cuivre, devenu incontournable pour certains itinéraires techniques mais de plus en plus contraint par la réglementation. Une incohérence dénoncée avec force, tout comme l’absence d’harmonisation européenne, qui place souvent la France dans une position plus restrictive que ses voisins.

Sur la flavescence dorée, un relatif consensus se dégage. Un travail conjoint avec les ODG a permis d’avancer, et un protocole devrait être mis en place prochainement. Une rare note d’optimisme dans des échanges globalement jugés décevants.

La DNC s’invite également dans les discussions, rappelant que la viticulture n’est pas la seule filière sous pression sanitaire. Là encore, les syndicats alertent sur l’usure morale des exploitants face à des procédures lourdes et chronophages, dans un contexte économique déjà fragilisé.

« Il y a de l’écoute, mais il manque des actes »

À l’issue de la rencontre, le sentiment reste mitigé. Élise Michallet, présidente de la FDSEA du Rhône, résume : « nous avons évoqué tous les sujets d’actualité agricoles du Département. Aujourd’hui était un rendez-vous viticole mais pas que. Nous avons aussi évoqué les sujets sanitaires, les impasses techniques, le Mercosur… Il était important qu’il y ait ce premier rendez-vous ici aujourd’hui pour que tous ces sujets remontent crescendo jusqu’aux sommets nationaux et européens. Mais il manque des actes, des faits concrets pour arriver à une situation plus sereine qu’aujourd’hui ».

Même constat du côté de Luc Pierron, secrétaire général de la FDSEA : « c’est encore avec beaucoup de frustration que nous ressortons de ce rendez-vous. Malgré une écoute attentive, on se heurte au fait qu’ils ne veulent pas faire de la viticulture une spécificité agricole ».

Très actifs lors des échanges, les Jeunes Agriculteurs ont quant à eux insisté à plusieurs reprises sur la pression constante subie par les exploitants. Maxime Philippe, coprésident des JA du Rhône, ne cache pas sa lassitude : « on ressort frustré parce que, comme d’habitude, on a beaucoup tourné autour du pot sur certains sujets. Il faut laisser les gens travailler et leur faire confiance au minimum. Nous attendons quoi qu’il en soit des réponses simples et concrètes ». Il alerte également sur les conséquences à long terme : « nous sommes toujours dans l’immobilisme alors que les filières s’érodent par découragement ou énervement ».

Vers 14 heures, les remorques s’avancent à nouveau. Les ceps sont déversés devant la sous-préfecture, sous l’œil des forces de l’ordre et des passants. Un geste fort, lourd de sens, pour rappeler que derrière les dossiers et les arrêtés, ce sont des exploitations bien réelles qui vacillent. Une réunion de travail avec le préfet doit désormais être engagée. Les syndicats veulent y croire, sans illusion excessive. Le message est passé, reste à savoir s’il sera suivi d’effets. Car si les ceps peuvent être arrachés, la colère, elle, continue de pousser.

Rémi Morvan